L'intégration économique, le droit du travail et la sécurité sociale dans les Amériques

Viña del Mar, Chili, les 14 et 15 avril 1998

 

NOTES DE PRÉSENTATION
RENÉ ROY, FONDS DE SOLIDARITÉ DES TRAVAILLEURS DU QUÉBEC (FTQ)


Je suis très heureux d'être parmi vous aujourd'hui, dans le cadre de cette importante conférence sur l'intégration économique, le droit du travail et la sécurité sociale dans les Amériques.


En cette période où pas une seule journée ne se passe dans le monde sans qu'on nous parle de mondialisation des économies, de libre-échange ou de village global, il est bon, le temps d'une conférence comme celle-ci, de faire le point et de se questionner sérieusement sur le sens de tels concepts et surtout sur leur portée réelle au regard des législations ouvrières et sociales à travers notre continent.

Mon apport à cette conférence sera quant à moi de vous entretenir au cours des prochaines minutes d'une initiative engagée il y a maintenant quinze ans par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), organisme syndical qui regroupe quelque 500 000 membres. En créant le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec, cette centrale syndicale a posé les premiers jalons d'un nouveau type de relations patronales-syndicales en Amérique du Nord, avec comme fer de lance, la concertation plutôt que la confrontation.

Pour bien comprendre toute la portée qu'a eu le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec sur l'économie et l'emploi au Québec, je me dois de faire un bref retour en arrière et de vous dire quelques mots de l'histoire économique récente du Québec.

Au début des années 1980, plus particulièrement à compter de l'été 1981, le Québec a connu sa pire crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930. Cette crise qui a duré dix-huit mois, a eu des effets dévastateurs sur l'emploi, une véritable hécatombe qui allait frapper en moyenne tout près de 14% de la main-d'oeuvre québécoise.

Face à cette situation intolérable, la FTQ décidait de passer à l'action. C'est lors d'un grand Sommet économique qui se tenait dans la ville de Québec en 1982 et qui réunissait les grands partenaires socio-économiques formés des syndicats, du patronat et du gouvernement du Québec qu'elle soumit au gouvernement du Québec un projet innovateur et audacieux pour créer et maintenir les emplois. Son président d'alors, Louis Laberge, avança l'idée d'un instrument qui canaliserait l'épargne des travailleurs afin de mieux capitaliser les petites et moyennes entreprises qui souffraient d'un manque de capitaux pour affronter les réalités de l'économie nouvelle qui prenait forme.
Mais la création d'un tel instrument n'était pas chose évidente à l'époque. De fait, l'idée s'est heurtée à un certain scepticisme, autant du côté syndical que patronal, même si ce n'était évidemment pas pour les mêmes raisons.

Les syndicats craignaient en effet que cette nouvelle vocation financière n'entre en contradiction avec leur mission première : la protection et la défense des intérêts de leurs membres.

Les dirigeants d'entreprises, les organisations patronales et plusieurs observateurs du monde financier étaient convaincus que jamais un syndicat ne saurait se préoccuper sérieusement des exigences du monde financier.

La FTQ et la vaste majorité de ses dirigeants pensaient autrement. Selon eux, le mouvement syndical était arrivé à un point tournant : pour véritablement aider les travailleurs et les travailleuses et préserver leurs emplois, les syndicats devaient intervenir à un autre niveau et agir directement sur la survie des entreprises. Grâce à leur détermination et à leur opiniâtreté, ce concept s'imposa si bien qu'en juin 1983, une loi de l'Assemblée nationale du Québec venait de créer le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec.

Le Fonds de solidarité ainsi créé, nous posions le premier jalon d'une politique de plein emploi, objectif que nous poursuivons toujours avec acharnement aujourd'hui.

Mais je suis sûr que vous vous posez la question "Mais qu'est donc au juste le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec"?

Le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec est une société de capital de développement qui fait appel à l'épargne et à la solidarité des membres de la FTQ et de l'ensemble de la population québécoise afin de contribuer à créer et à maintenir des emplois au Québec en investissant dans des petites et moyennes entreprises. C'est là, l'essentiel de notre mission qui pourrait se résumer à ceci: concilier emplois et droits des travailleurs, avec la santé financière et le développement des entreprises.

Dans l'accomplissement de sa mission, le Fonds cherche à faire fructifier les épargnes que lui confient ses actionnaires et à procurer à ces derniers un rendement équitable.

Bien qu'essentiel, le rendement n'est pas l'unique objectif du Fonds qui se distingue en cela des sociétés de capital de risque traditionnels que l'on connaît à travers le monde. Tel que définis par sa Loi constituante, le Fonds, dans ses diverses actions, a comme principaux objectifs de :

- réaliser des investissements dans des entreprises québécoises et leur fournir des services en vue de créer, de maintenir ou de sauvegarder des emplois;

- favoriser la formation des travailleurs et des travailleuses dans le domaine de l'économie et leur permettre d'accro”tre leur influence sur le développement économique du Québec;

- stimuler l'économie québécoise par des investissements stratégiques et favoriser le développement des entreprises québécoises en invitant les travailleurs et les travailleuses à y participer par la souscription aux actions du Fonds.

Le création du Fonds donna naissance à une formule originale qui combine l'épargne, pour bonifier la retraite des travailleurs, et l'investissement, en vue de créer, de maintenir et de sauvegarder des emplois. Nous sommes tenus de respecter cet équilibre que nous assumons avec persévérance et fierté, et qui tient à la nature même d'un fonds d'investissement syndical.
C'est évidemment un défi lourd et exigent, voire quotidien, qui va souvent à l'encontre de la logique de profitabilité économique et d'intérêts purement pécuniaires qui est si souvent le cas dans un contexte de libre concurrence et d'économie de marché. C'est d'ailleurs ce qui nous distingue des autres institutions d'investissement qui ne recherchent qu'à tout prix et à court terme le profit. Le Fonds est avant tout dédié au maintien et à la création d'emplois.

Nous fêterons en juin prochain notre 15e anniversaire d'existence et on peut dire qu'à ce jour l'impact du Fonds de solidarité sur l'économie québécoise a été considérable. À preuve : le Fonds de solidarité possède aujourd'hui un actif de plus de 2,5 milliards $ CAN, des investissements dans plus de plus de 800 entreprises québécoises et compte aujourd'hui plus de 330 000 actionnaires.

Le Fonds investit principalement dans les petites et moyennes entreprises (PME) qui constitue le principal moteur de l'emploi au Québec. Ces investissements se retrouvent dans tous les secteurs d'activité économique d'importance et sont répartis dans l'ensemble du territoire québécois.

Une particularité unique du Fonds : chaque décision d'investissement est prise sur la double base de l'analyse financière et de marché et du bilan social, c'est-à-dire l'étude de l'entreprise sous l'angle des ressources humaines.

Pour assurer leur survie et leur croissance, particulièrement dans le contexte actuel de mondialisation des marchés, les entreprises doivent miser autant sur le capital humain que sur le capital financier. L'entreprise gagnante est celle qui arrive à créer un cadre de gestion nouveau et ouvert, dans lequel les travailleurs et les travailleuses, formés, informés et motivés, participent pleinement à sa vie et à son développement.
En raison de sa culture propre et de son double ancrage dans le monde financier et syndical, le Fonds est mieux placé que toute autre organisation pour soutenir ce type de démarche.

À cette fin, le Fonds a créé la Fondation d'éducation et de formation économique, qui reçoit les contributions des entreprises et qui s'assure que la formation est donnée. Par le truchement de cette Fondation, les travailleurs sont initiés aux rouages de l'économie, d'abord en prenant connaissance des états financiers de leur entreprise. Ils sont également familiarisés avec la mise en marché et la vente des produits qu'ils fabriquent ou des services qu'ils livrent, afin de mieux faire face à la concurrence.

Ces éléments de formation économique traduisent l'importance que le Fonds accorde au capital humain, et expriment l'effort consenti par le Fonds en faveur d'une meilleure instruction et d'une meilleure qualification de la main-d'oeuvre, qui devient ainsi mieux outillée pour aider l'entreprise à évoluer dans le contexte économique actuel.

En tant qu'institution issue d'un syndicat, ce parti-pris en faveur de l'emploi s'accompagne inévitablement de préoccupations sociales importantes, aux premiers rangs les conditions de travail et les droits des travailleurs.

Ainsi, je ne suis pas peu fier d'affirmer que l'un des apports importants du Fonds de solidarité fut certes, grâce à son approche innovante et collégiale de la gestion d'une entreprise, l'amélioration des relations syndicales-patronales au Québec. Ë preuve, le nombre de jours perdus en raison de grèves ou lock-out n'a cessé de diminuer au Québec au cours des dernières années et qui témoigne certes d'une plus grande concertation et compréhension entre patrons et syndicats. On peut donc certes affirmer que la création du Fonds de solidarité a sans contredit constitué un moment charnière dans l'histoire des relations syndicales-patronales au Québec.

Le Fonds de solidarité est aussi maintenant actif sur le plan international. C'est inévitable car la libéralisation des échanges s'avère maintenant un phénomène incontournable auquel aucune économie nationale ne peut se soustraire. Cela entraîne des ajustements importants tant pour les entreprises que pour l'ensemble des travailleurs.

Je ne vous cacherai pas que le mouvement syndical au Québec et au Canada, la FTQ comme les autres centrales, a exprimé des réticences au moment des négociations entourant la signature des accords de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.
Pas chaud parce qu'il ne nous apparaissait pas évident que les travailleurs québécois y gagneraient au change. L'ouverture des marchés, c'est bien, mais ça veut dire aussi une compétition plus forte en provenance des autres pays. Ça veut dire des exclus, des milliers de travailleurs qui perdent leurs emplois; des entreprises qui ferment parce qu'elles ne sont pas capables de s'ajuster.

Nous avons insisté auprès des gouvernements pour que soient mis en place des programmes de formation de la main-d'oeuvre et d'aide à la réorganisation des entreprises pour que la transition se fasse de façon plus vivable. On n'en a jamais eu. C'est peut-être un peu pour ça que notre taux de chômage est toujours si élevé. On a perdu des emplois, certes, mais on n'a jamais eu le retour d'ascenseur promis.

Mais, et je pense que c'est là un des fruits du changement que j'évoquais tout à l'heure au niveau de la mentalité syndicale à la FTQ, nous nous préoccupons aussi des gagnants. Et laissez-moi vous que la FTQ souhaite que la libéralisation des échanges produisent le plus grande nombre de gagnants possibles!

Nous, du mouvement syndical au Québec, estimons que l'ouverture des marchés ne doit en aucun temps se traduire par une régression des législations ouvrières, des normes et standards environnementaux et sociaux. C'est là un principe qui sous-tend et sous-tendra toutes nos actions à l'international. J'en appelle donc à la vigilance de l'ensemble des intervenants ici présents.

Malgré ces préoccupations bien légitimes, il est indéniable que l'ouverture continentale qui s'amorce offre des opportunités mutuellement bénéfiques, notamment au niveau de la création d'emplois. Ainsi, seulement au Québec, 800 000 travailleurs et travailleuses doivent leur emploi aux exportations. Cela représente 56 % du PIB québécois.

L'ouverture des marchés génère donc de nombreuses occasions d'affaires. Le Fonds de solidarité en est conscient, et c'est pour cette raison qu'il a développé une stratégie de développement des exportations assez unique et qui s'articule autour du regroupement de PME québécoises au sein d'un même secteur d'activité et que l'on nomme locomotives de commercialisation et d'exportation.

Ces locomotives permettent aux entreprises qui en font partie de réaliser des projets en mettant leurs ressources en commun. Depuis la lancement de la première locomotive du Fonds de solidarité en 1995, une douzaine d'autres ont été créées et sont actuellement en activité. Regroupant une quarantaine d'entreprises, le réseau des locomotives propose sur les marchés internationaux l'expertise québécoise dans les domaines de l'énergie, de l'environnement, de la foresterie, de la construction et plusieurs autres.

Tous ces projets à l'international sont analysés en fonction des retombées économiques en termes d'emplois de qualité au Québec, d'achats de biens et services québécois, de consolidation et de développement d'entreprises québécoises.

Toutefois, je peux vous assurer que le Fonds de solidarité, à l'instar de la FTQ, veut combattre et combattra toute forme d'exploitation des travailleurs. Nous de la FTQ, nous nous sommes battus pendant des décennies pour les droits humains et revendiquons toujours la mise en place d'une clause sociale couvrant toute la planète. Nous exigeons le droit à des conditions de travail décentes. Cela fait partie de nos valeurs en tant que Québécois et aussi en tant qu'institution d'investissement syndical.

C'est donc à ces conditions, mais seulement à ces conditions, que le Fonds de solidarité appuiera les projets internationaux des entreprises québécoises.

L'exportation de notre philosophie issue du milieu syndical constitue ainsi une des façons qui nous permet de faire notre part et de réconcilier développement économique et développement social.

Je termine mon allocution en souhaitant que cette expérience de coopération et de solidarité unique, qu'est le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec, puisse en inspirer certains d'entre vous et soient en mesure de reconnaître la responsabilité du mouvement syndical à travers le monde dans la bataille pour la création d'emplois.

C'est par sa volonté d'intervention que le mouvement syndical pourra s'assurer que le droit au travail soit au coeur des agendas économiques de nos dirigeants partout en Amérique et à travers le monde. En cela, seules la solidarité et la coopération pourront venir à bout des résistances et du fatalisme ambiant qui semble vouloir sonner la fin des revendications sociales et ouvrières à travers le monde. Nous, du Fonds de solidarité, refuserons toujours de plier l'échine.